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Mathieu Gagnon

Étudiant en technique d'écriture (2004)

De son propre aveu, l’homme à l’origine du célèbre projet Flore Laurentienne, qui s’apprête à enchaîner deux tournées à l’étranger après la parution de son album Volume III, n’avait pas le profil typique de l’étudiant universitaire.

Peux-tu nous parler de ton parcours académique ?

J’ai pris des cours de piano classique quand j’étais enfant. Mais, ado, c’est surtout le rock qui m’intéressait et je me suis mis à la guitare électrique. Vers 13-14 ans, je me suis arrêté dans une « vente de garage » où j’ai ramassé toute une collection de vinyles de prog à 1 $ chacun. Ils ont beaucoup contribué à mon éducation musicale !

Quelques années après, je me suis inscrit au cégep de Sainte-Foy en guitare classique. C’est là que j’ai découvert Bach et le contrepoint. C’était ardu de déchiffrer toutes ces voix simultanées, mais chacune était d’une grande beauté et cette capacité du compositeur à les imbriquer me fascinait.

Je rêvais d’écrire ce genre de musique. Après le cégep, j’ai abandonné la guitare et suis entré au programme d’Écriture à la Faculté de musique. (ndlr : Ce programme est aujourd’hui intégré aux programmes en composition de la Faculté de musique.)

Tu te souviens de moments marquants à la Faculté ?

Le fameux cours de Luce Beaudet, Analyse du discours harmonique tonal. Je n’étais pas très doué dans les matières théoriques et j’ai eu des notes très moyennes… mais c’était passionnant et je tripais à fond ! L’essentiel pour moi demeurait le contrepoint. Au début c’était dur et fastidieux ! Ce n’est qu’à la fin de la quatrième session qu’on abordait enfin le « contrepoint fleuri », style que je souhaitais approfondir. Mais ce n’était pas ce que le cursus de troisième année proposait à l’époque.

J’ai alors découvert un échange étudiant avec le Conservatoire de Bordeaux, où je suis allé compléter mon premier cycle en Écriture. Puis j’y suis resté deux ans de plus pour obtenir le « Diplôme de musicien » (équivalent d’une maîtrise).

Par la suite, j’ai tenté ma chance au Conservatoire national supérieur de Paris… qui a rejeté ma candidature. Signe qu’il était temps pour moi de rentrer au Québec ! Je l’ai annoncé à mon prof de Bordeaux, qui m’a rétorqué : « Ainsi, monsieur Gagnon… vous allez rester amateur toute votre vie ? » (rires)

Pourtant tu vis de ta musique aujourd’hui. Comment ta carrière a-t-elle démarré ?

Un jour j’ai lu à propos de Glenn Gould que sa version préférée des Concertos Brandebourgeois était celle de Wendy Carlos (1968), réalisée avec des synthétiseurs Moog. Puisque j’ai toujours navigué moi aussi entre pop et « musique sérieuse », ça a piqué ma curiosité ! Avec mon coloc de l’époque (qui allait devenir le réalisateur de mes albums), on s’est mis à programmer la musique de Bach en MIDI pour la faire jouer par un orchestre de synthés. C’est ainsi que les synthés sont entrés dans ma vie.

J’ai ensuite réalisé des arrangements pour divers projets pop. Mais je souhaitais composer ma propre musique. Un jour, un producteur que j’avais connu en France m’a contacté pour me commander une œuvre pour chœur et quatuor à cordes, destinée à un enregistrement sur disque.

J’ai composé l’œuvre et suis retourné en France pour l’enregistrement. Les musiciens n’étaient pas à la hauteur, alors je n’ai conservé que les pistes de voix et remplacé le quatuor par les synthés.

Cette expérience m’a carrément révélé ma personnalité musicale et c’est ce qui a déclenché la création de Flore Laurentienne. On a travaillé très fort ! De sorte qu’à la date de parution prévue de l’album français, on a aussi fait paraître Volume I, dont le succès inattendu a lancé ma carrière.

Ton premier projet professionnel était une collaboration avec la France. Ta carrière a donc été internationale dès le départ !

J’ai été chanceux. Jusque-là, la musique instrumentale n’était pas si populaire. Mais l’album est paru juste avant la pandémie; les gens restaient à la maison, scotchés à Internet. L’album a ainsi rejoint un large public.

Ce succès m’a propulsé et, depuis, je parviens à vivre de ma création, de mes expérimentations musicales et de mes spectacles. C’est une fierté, mais surtout une joie de travailler avec un groupe qui me suit partout — et peut jouer le soir la musique que j’ai écrit le matin ! C’est génial.

Outre les contacts, quel rôle tes études ont-elles joué dans ton succès professionnel ?

J’y ai acquis des outils essentiels pour travailler avec rigueur. Quand on engage vingt musiciens pour une journée de studio, qu’on en assume toute la responsabilité financière, on n’a pas le choix d’être précis dans l’écriture. Les années d’apprentissage ont énormément aidé.

Aujourd’hui je vis la vie dont je rêvais dans ma petite chambre d’étudiant. J’ai mis 10, 15 ans à y parvenir. À force d’entêtement, de discipline, en faisant « mes devoirs et mes leçons »… ça finit par rapporter !

Que conseillerais-tu à un(e) étudiant(e) qui rêve d’une carrière comme la tienne ?

Persévérer !

C’est long, c’est difficile. Par moments on croit qu’on n’y arrivera jamais. Les règles de contrepoint, d’harmonie, d’orchestration semblent arbitraires et frustrantes. Puis on saisit qu’elles reposent sur une logique sonore qu’on finit par suivre d’instinct — c’est là qu’on commence à devenir professionnel. On perd tellement moins de temps quand on comprend le mécanisme des choses. Maintenant je peux réaliser à peu près tout ce que j’ai dans ma tête, avec confiance et dans les délais.

Des projets à l’international ?

Après la parution du nouvel album, on part en tournée en Europe : Slovaquie, Tchéquie, Angleterre, Belgique, Suisse, Allemagneet la France, tout ça en neuf jours !

De retour au Québec, nous avons aussi plusieurs spectacles de prévus, dont un en juin à Montréal, pour la première fois à la Maison symphonique. En août, nouvelle tournée, cette fois en Californie. On a de la chance : Flore Laurentienne a une belle réception à l’international.

Grosse année, donc…

Pas le choix ! Pour entretenir les contacts en Europe et aux États-Unis, il faut y aller régulièrement.

Ce sont des semaines très intenses qui alternent avec de longues périodes où je m’enferme chez moi pour composer, m’occuper de promo, de financement… C’est un rythme exigeant. Heureusement que ma compagne et mes enfants sont là – cet ancrage me permet de garder les pieds sur terre.

 

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